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  • Polyborus
  • Citoyenne intéressée par la politique, la musique, et le dessin... entre autres.
Valeurs fortes :
Loyauté, confiance, honnêteté, solidarité, ... et même, services publics.
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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 19:39
C'est cette photo qui a tout fait remonter à la surface.



Elle ne s'appelait pas Sabine. Mais cela n'a pas d'importance.
Je la voyais tous les soirs. Je lui faisais faire ses devoirs.
Quel âge avait-elle ? Environ 8 ans : elle était en CE1.
Sabine était une petite africaine mignonne comme tout. Réservée mais bonne camarade, souriante et sympa. Travailleuse en plus. Je n'avais pas eu de mal à la prendre en affection.

Et puis un soir, elle se met à pleurer, toute seule, sur un banc, au moment des jeux à l'extérieur.
Surprise, je vais la voir, croyant qu'elle s'est fait mal. Non. Elle s'est disputée avec une copine ? Non. Que se passe-t-il alors ? Rien. Ah... Ben ça, c'est un rien qui te fait drôlement de la peine pourtant...
Au bout d'un long moment, elle finit par lâcher : "Je suis fatiguée." Et se remettre à pleurer.
Décontenancée, je lui propose de s'allonger sur un matelas dans la pièce voisine, celle où les enfants vont jouer quand ils ont fini leurs devoirs. Il n'y a personne pour l'instant. Elle accepte, puis se couche, et pleure ... puis s'endort.
Le jour suivant, rebelote. Elle me demande si elle peut aller se coucher.
Là, je me dis que je vais peut-être en savoir plus.
Je lui demande : "Comment ça se fait que tu sois fatiguée comme ça ? Tu te couches tard le soir ?"
"Un peu, pas trop."
"Ah. Et tu as des soucis pour dormir ensuite ?"
"Oui."
"Comment ça se fait ?"
"Je n'ai pas assez de place, je n'arrive pas à m'endormir.".
"... ??"
"Ben oui, je dors dans le même lit que quelqu'un d'autre, et je n'ai pas assez de place pour dormir."
"Et ce quelqu'un d'autre, c'est un enfant ou un adulte ?"
"C'est une dame, une copine à Papa."
Et là, elle me déballe tout...

Chaque soir, son papa vient la chercher à l'école. Puis, ils marchent, marchent, marchent... parce qu'il fait trop froid pour s'arrêter. Ensuite, quand il est tard, ils vont manger, et puis Papa la dépose chez sa "copine". C'est une dame qu'il a rencontré. Elle a dit d'accord pour que Sabine dorme chez elle. Mais elle n'a qu'un petit lit, et elle est grosse. Alors Sabine n'arrive pas à dormir.
"Tu peux peut-être t'installer par terre ?"
"Je ne peux pas, il y a plein de sacs."
"... Et Papa, il dort où ?"
"A l'hôpital. Mais ils ne prennent pas les enfants, et de toutes façons Papa ne veut pas. Il y a des messieurs bizarres à l'hôpital."
... ... ... ...
A partir de ce jour-là, j'ai évidemment noué des contacts plus étroits avec cette petite, et j'ai beaucoup discuté avec son papa. Je lui ai fourni des vêtements chauds et de bonnes chaussures pour Sabine (tout cela était à peine trop grand pour elle, cela venait de mon fils). Et je me suis tenue au courant.
J'en ai aussi beaucoup parlé à mon mari, et même à mon garçon.
Je me demandais quoi faire.
Nous habitions notre maison, déjà. Elle était en gros travaux, c'était un peu du n'importe quoi... mais c'était à l'abri, et au chaud. Nous aurions pu au moins accueillir la petite.

C'est "le nombre" qui m'a dissuadée, et je ne sais pas si j'ai eu raison :
A cette époque, la préfecture ouvrait grand les portes de notre département, et un peu partout, on voyait arriver des enfants de sans-papiers. Jusqu'à 40... juste dans l'école d'Orléans où je faisais étude le soir. Si j'accueillais Sabine, pourquoi pas d'autres ?
Mon fils a compris cette année-là qu'il existait des situations terribles. Que des enfants n'avaient pas de maison, pas de jouets, pas de cadeaux, pas à manger quand ils voulaient, etc... Il s'est pris une sacrée "claque", le pauvre.
Finalement, c'est le papa de Sabine qui m'a convaincue de ne rien faire de plus,... pour ne pas trop changer d'organisation, et pour... que je n'aie pas d'ennuis... ! ... ... ... ... ...

Le papa de Sabine travaillait pour les impôts dans son pays.
Un jour il a découvert une énorme fraude... de la part du général du coin.
Bien sûr, il n'a pas gardé ça pour lui. Il a prévenu ses chefs... et... s'est retrouvé en fuite parce qu'on voulait lui faire la peau. Il a emmené sa fille, sachant que, sinon, on allait lui faire payer l'attitude de son père.
Je ne sais plus bien ce qui était arrivé à la maman, mais elle n'était plus là depuis un moment.

Le père et sa fille étaient tout l'un pour l'autre.

Ils ont passé la frontière la plus proche en se déguisant, Sabine passant évidemment pour un garçon, son père pour un militaire. Puis, ils ont réussi à venir en France.
Ils ont habité un an sur Paris, dans une voiture.
"Tu sais, chez la copine de Papa, c'est quand même mieux que dans la voiture. Mais moi, je préfère être avec lui."
C'est ce qui revenait le plus chez Sabine : sa souffrance d'être séparée de son père tous les soirs.
Le matin, c'est la dame qui l'emmenait à l'école, parce que son papa partait très tôt sur des chantiers sur Paris.
Il arrivait à travailler, mais cela devenait de plus en plus compliqué de concilier sa puce et les allers-retours, qui lui coûtaient très cher. En même temps, sur Paris, ils n'avaient personne. Ici, Sabine pouvait au moins dormir au chaud chaque soir...
"L'hiver est terrible chez vous. Je sais qu'il y a pire, mais qu'est-ce qu'il fait froid... !" me disait-il.

C'est tout naturellement que je lui ai régulièrement demandé des nouvelles.
Il me tenait au courant des démarches pour obtenir le droit de rester ici.
Il me montrait les justificatifs qu'il avait, les papiers des impôts avec la mise en évidence de la fraude qu'il avait découverte.
Mais il savait que ce n'était pas gagné.
"Pour la France, mon pays n'est pas une dictature, je dois y retourner. Mais si j'y retourne, en moins de deux jours je serai tué, et Sabine... peut-être aussi."
...

Jusqu'au jour où il est venu me voir de lui-même :

"Ca y est, ils veulent que je parte... J'ai le papier. C'est fichu. Je ne sais pas quoi faire, il faut que je trouve une solution pour Sabine, c'est trop risqué."

Nous avons beaucoup réfléchi, je l'ai mis en relation avec une assistante sociale.

Et puis un jour j'ai appris la nouvelle :
Sabine était en foyer. Son papa avait disparu.

En fait, Sabine avait été invitée à une fête chez une copine. Sauf que le soir, au moment de venir la récupérer, son papa n'était pas venu. Elle avait dormi là, et le lendemain, la maman de la copine avait commencé à téléphoner à droite à gauche pour savoir quoi faire. Et la puce avait été placée. A la Maison de l'Enfance.

Plus tard, j'ai appris qu'il lui avait rendu visite.

Bien sûr qu'il ne l'a pas abandonné, même si c'est ce que notre Etat a dit.
Il l'a protégée.
Il "nous" l'a confiée.

Je ne sais pas où est Sabine aujourd'hui.
Je ne sais pas si elle a pu retourner avec son papa.
Je ne sais pas s'ils sont en France, ou plus loin.
Je ne sais même pas s'ils sont encore vivants.


Bien à vous,

Polyb.

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Published by Polyborus - dans Sans Papiers...
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commentaires

Steph / Polyborus plancus 04/04/2009 00:09

Ah, le Liban... magnifique pays, peuplé de gens extraordinairement chaleureux.
Merci Yves pour ces encouragements.

bodard 03/04/2009 18:59

J'ai toujours plaisir à vous lire et j'ai parfois l'impression qe vous êtes mon double au féminin.Sachez que l'on m'a reproché tout au long de mes engagements personnels et professionnel mon empathie...ça ne se fait pas de partager en écho la souffrance de l'autre et aujourd'hui , on loue cette rare qualité naturelle "empathique"que j'ai cultivé comme l'arbre du partage .Cultivez et soyez empathiqe à souhait,et ne changez rien à votre regard attendri sur la souffrance et les inégalités.Je vous raconterai un jour l'histoire de Mohammed ,un libanais que j'ai "sorti" de la rue lorsque je faisais mes premiers pas d'éducateur de rue en 1989.Comme vous ,j'ai sollicité les instances pour avoir de ses nouvelles et comme vous,je me réveille la nuit.Il m'a offert avant de repartir au Liban, un présent :une jolie boite à secret et une lettre d'aurevoir en espérant que ce n'était pas une lettre d'adieu.Si vous souhaitez me rencontrer ailleurs que devant france bleu à la sortie du Grand bûcher(soiréé barbecue),demandez mon Numéro de portable à Md Guichard.En tout cas bravo pour votre espace de "démocratie".
Yves Bodard

dame Lepion 02/04/2009 22:49

Non, Laudes, ce n'est pas attendrissant. Ni plein de bons sentiments. Car c'est une question de conscience. Vous ne savez pas ce que ça peut être ?

Steph / Polyborus plancus 01/04/2009 14:00

Laudes, je vous cite :
"... c'est plein de bons sentiments. Je vais me faire traiter de tous les noms, mais ce n'est pas la solution."
Ai-je dit où que ce soit que j'apportais une solution ?
Non.
Je me suis contentée de témoigner d'une expérience qui m'a bouleversée il y a quelques années, et face à laquelle je me suis sentie impuissante.
Nul part vous ne me verrez revendiquer que nos frontières soient grandes ouvertes, et qu'on accueille tout le monde.
Non.
Je sais que la gestion des sans-papiers est complexe.
Mais ce que je sais aussi, c'est que le traitement des dossiers se déshumanise, au point de devenir odieux, très souvent. Trop souvent. Que la France ne prend pas ou plus ou trop peu en compte les droits de l'homme dans sa gestion de l'immigration et que cela me rend physiquement mal d'y penser.
Et que, quoi qu'on en dise, JAMAIS je ne pourrai rester indifférente. Oui, j'ai trop d'empathie pour mon prochain. Je sais. Cela fait partie de mes petites destructions quotidiennes, des foyers qui me consument à petit feu, et qui m'ont dans certains cas décidée à me protéger en changeant d'orientation professionnelle, ou encore en m'impliquant plutôt dans telle asso que dans telle autre. Ne pas mourir de désespoir, ça compte, surtout quand, comme moi, on a des enfants.
Sabine me manque, j'aimerais lui parler, prendre de ses nouvelles, des nouvelles de son père, savoir où ils en sont.
Ce blog est aussi mon exhutoire, et là, maintenant, alors que je vis telle ou telle chose par ailleurs, j'ai eu besoin de parler de ça.

Laudes 01/04/2009 08:34

C'est bien votre article Polyb, c'est attendrissant, c'est plein de bons sentiments.

Je vais me faire traiter de tous les noms, mais ce n'est pas la solution.

Je peux témoigner de tous les pays en guerre civile ou non où je suis allé et où j'ai risqué plusieurs fois ma vie.

Je vous dis que l'accueil en flot continu de tous les réfugiés, apatrides, candidats à une autre situation économique et politique que chez eux, n'est pas la bonne solution !

C'est offrir de la chair humaine aux passeurs, à des entrepreneurs véreux, à des marchands de sommeil, à des maquereaux. Et ces mêmes profiteurs de la misère humaine existent dans leurs pays d'origine, pour tous les déplacés. Là aussi, je peux en témoigner.

La solution ? Y a-t-il une solution ? Non, il n'y en a pas, sinon, il y a longtemps qu'elle serait appliquée. La reconduite à la frontière ou dans le pays d'origine ne fait que précéder un nouveau départ dans 80 % des cas.

Il y en a peut-être une qui passerait par les femmes et qui fonctionne bien. Les rendre financièrement plus indépendantes, leur permettre de créer leur entreprise avec le microcrédit. Dans tous les pays en conflit, ce sont les femmes qui permettent la survie. Elles ont une capacité de résilience bien supérieure aux hommes.

C'est à nous de nous demander aussi tous les jours si nous ne consommons pas des produits qui retirent à certains pays, ce qui suffirait à leur autosuffisance alimentaire. Si, pour faire des carburants, nous ne sommes pas en train d'encourager la destruction de leurs forêts. Si nous faisons assez pour assurer un traitement égal à tous les malades du SIDA notamment. Le SIDA qui détruit sournoisement les familles et contamine des enfants totalement innocents.

Nous devons aussi éviter de vider tous ces pays de leurs élites, pour nous assurer notre petit confort (médecins notamment).

J'encourage tous les jeunes qui le peuvent, après une solide préparation, à s'engager dans un service civil de coopération et de développement ou des missions dites "humanitaires", en choisissant bien l'organisation avec laquelle ils s'engagent.

Cela pourra leur ouvrir les yeux, sur la chance que nous avons d'habiter dans un pays relativement préservé des conflits depuis tant d'années.

Pour finir j'ajouterai que manger des sauterelles tous les jours, à la fin, c'est lassant. Et que l'on pourra toujours élever des grillages de 50 mètres de haut pour protéger nos frontières, peu importe, les candidats au départ passeront en dessous !